G  L  A  C  S
groupe de liaison pour l'action culturelle scientifique

Le Groupe de Liaison pour l'Action Culturelle Scientifique, ou GLACS, est né dans la mouvance de la première Fête de la science imaginée à Aix-en-Provence en 1973. Durant plus de trois décennies, il a rassemblé de façon informelle des scientifiques, des animateurs et des non-spécialistes qui ont tentés de jeter des passerelles entre la science et la culture de notre temps. Association sans but lucratif, le Glacs est libre de toute ingérence politique, philosophique ou confessionnelle.

 

Le rêve, Paul Klee, 1929Histoire du GLACS

par Marie-Simone Detœuf,(*) co-fondatrice et ancienne présidente du Glacs
et Henri-François Dauphin, membre du Glacs, créateur du site.

 

histoire du glacs format pdf_Histoire du Glacs (pdf, 190 Ko)

 

 

La genèse...

Des physiciens soucieux de communiquer

Septembre 1973 . Sur les murs d'Aix-en-Provence, de grandes affiches jaunes lancent une invitation aux habitants de la ville : « Des physiciens, Des particules... Même et surtout si vous n'avez jamais rien compris à la physique, venez discuter avec les scientifiques... »

Démarche insolite, une première en France. Car les six cents chercheurs internationaux réunis dans la ville pour une semaine sont là pour tout autre chose, faire le point de leurs travaux sur la physique des particules.

Ce désir de rencontre avec le public revient à l'un d'eux, Peter Sonderegger, un physicien suisse aux légendaires silences, qui travaille au CERN (1) à Genève. Dans la mouvance de l'après-mai 1968, Peter a une question en tête : « A quoi sert pour la société notre domaine de recherche ? ». Il est rejoint par un Français, Michel Crozon, et quelques autres chercheurs qui se sentent, comme lui, enfermés dans une tour d'ivoire.

Leur préoccupation rencontre un écho auprès des organisateurs de la Conférence, qui acceptent d'inclure dans le programme de la semaine des moments d'échanges avec les Aixois. Mais aucun des physiciens ne sait communiquer avec le public autrement que du haut d'une chaire de professeur. Un animateur de talent, Charles Nugue, va, avec son équipe du Relais Culturel d'Aix, les aider à mettre sur pied la manifestation. Il s'inspire de la « Musique dans la rue » créée par ses soins l'année précédente : « Que les physiciens deviennent des saltimbanques ! » leur lance-t-il. Ce sera "Physique dans la rue" ou "Aix-Pop".

Aix-Pop, la première Fête de la science

Pendant une semaine, chaque soir les physiciens et les Aixois se rencontrent en petits groupes informels, dans la rue ou dans les vastes cours d'anciennes demeures. Des panneaux explicatifs sur l'accélération des particules, ou la matière et l'antimatière, la présentation d'expériences, d'une chambre à brouillard ou d'une chambre à bulles incitent au dialogue. Les propos sont parfois abscons, mais l'atmosphère est conviviale dans la douceur du mois de septembre provençal. Elle se termine par une partie de pétanque au Tholonet où les joueurs locaux battent les savants à plate couture.

Pour moi, qui avais assuré l'organisation et le secrétariat de la Conférence, Aix-Pop est un bonheur. Enfin, les physiciens sortent de leur cocon. Leur fête est comme une fenêtre ouverte sur le grand soleil de l'extérieur : il ne faudrait pas qu'elle se referme.

En bon professionnel de la communication, Charles Nugue a largement médiatisé l'événement, et de nombreux visiteurs sont venus d'ailleurs.
Physiciens et Aixois se sont découverts ; ces derniers ont l'agréable sentiment que les scientifiques semblent des êtres chaleureux et soucieux de communiquer ; les premiers, qui voulaient « montrer leur physique », sont heureux de cette bouffée de grand air et de ces contacts inattendus hors de leurs laboratoires. Ils constatent que la science peut être l'objet de partage avec le public. La bibliothèque d'Aix voit une montée en flèche d'emprunts de livres scientifiques.

Au lendemain de la fête

La fête terminée, ses organisateurs dressent un bilan avec l'aide de quelques visiteurs particulièrement intéressés : les animateurs scientifiques de Grenoble. C'est alors la seule ville dans l'Hexagone où existe une tentative de programmation scientifique à la Maison de la Culture, dirigée par Catherine Tasca, qui deviendra Ministre de la Culture.

Le lien est créé. Un peu plus tard, les nouveaux partenaires décident de poursuivre la réflexion avec ceux qui s'intéressent à ce domaine en émergence qu'est la culture scientifique. Ce sera, à Grenoble en juin 1974, le Colloque sur la place des sciences dans l'action culturelle. Une centaine de participants sont venus de France, de Belgique ou d'Italie : scientifiques, animateurs, journalistes, vulgarisateurs, enseignants et quelques citoyens ordinaires — j'en suis. Par diverses facettes nous nous lançons à l'assaut de la question qui nous rassemble : la science, les savoirs scientifiques font-ils, devraient-ils faire partie de la culture pourquoi ? comment ? font-ils de nous des citoyens plus avertis ? Rappelons qu'à cette époque, pour la plupart des gens, la science ne fait pas partie de ce qu'on appelle la culture.

J'écoute, je m'instruis. Comme beaucoup, je n'avais jamais envisagé que la science puisse être objet de culture ; les panneaux « Science Société » apparus à Aix-Pop m'avaient étonnée. La science et ses enjeux politiques et sociaux ? Pour moi la science n'était que l'objet d'un savoir pur et désintéressé.

Un groupe de liaison, le GLACS

A l'issue du colloque et pour continuer la réflexion entreprise, plusieurs d'entre nous décidons de créer un « Groupe de Liaison pour l'Action Culturelle Scientifique ». Il est prévu une double antenne, à Grenoble et à Paris. C'est ainsi qu'est né le Glacs.

En fait, c'est à Paris qu'il va rapidement s'installer. Il y bénéficie de la présence d'un trio motivé, Michel Crozon, l'un des créateurs d'Aix-Pop qui a reçu avec Peter Sonderegger, pour cette manifestation, le premier prix scientifique de la Fondation de France, Marcel Froissart, professeur au Collège de France (2), et moi-même.

Ces deux physiciens assurent à l'association une caution scientifique forte, et moi une grande grande énergie pour cette aventure nouvelle. Arrivée à la science par hasard et inculte dans ce domaine, je ne comprends rien à la physique de mes co-équipiers, mais je pressens que c'est un lieu de recherche fondamental. Nous allons tous les trois consacrer beaucoup de temps au Glacs.

Eux, ont la liberté de chercheurs qui travaillent sans horaires. Quant à moi, chargée des relations extérieures dans un institut national du CNRS (3), je convaincs cet organisme, l'IN2P3 (4), de l'intérêt de notre démarche. Une grande latitude me sera laissée pour animer le Glacs. Je pourrai ainsi faire bénéficier de lieux de réunion et de moyens logistiques précieux pour une association qui démarre sur la seule conviction que « la science fait partie de la culture ».

Notre association acquerra une réputation de sérieux qui lui permettra d'obtenir, au coup par coup, les financements nécessaires à ses divers programmes — à une exception toutefois, son dernier projet.

L'histoire du Glacs se déroule sur deux grandes périodes : la science peut-elle s'ouvrir au public ? ; et au-delà de la science, le public en quête de repères.

 

Première période : La science peut-elle s'ouvrir au public ?

Que fait-on au Glacs ?

La bonhomie d'Aix-Pop a laissé des traces chez les physiciens. Le Glacs démarre à la façon d'un club ouvert et accueillant. Michel Crozon (a) est le premier président.

Tout au long de son parcours, Le Glacs gardera une grande souplesse de structure, une ouverture aux initiatives. Soucieux de tolérance, il se fixera comme règle d'accepter toutes les opinions, mais veillera toujours à sa neutralité politique et confessionnelle.

Les réunions du quatrième lundi

Chaque quatrième lundi du mois, le Glacs tient réunion à Paris, parfois en régions, pour qui est intéressé par ce qu'on appellera «  la mise en culture de la science ». Y vient qui veut, sans obligation de régularité. S'y croisent des scientifiques, en majorité des physiciens, des animateurs ou des vulgarisateurs, et une poignée de citoyens ordinaires, qu'on ne sait d'ailleurs pas très bien nommer : les non-scientifiques, les non-spécialistes, les profanes de la science, le « public » ? On dirait aujourd'hui « les nuls de la science ».

Ce tripartisme deviendra une des richesses du Glacs. Au total, près de 400 personnes, de toutes régions de France et d'ailleurs, d'origine et de formation très diverses, participent à ses réunions.

Les animateurs scientifiques sont assidus aux quatrièmes lundis. Souvent isolés, dans des centres régionaux déjà existants ou en préfiguration — à Besançon, Chalon sur Saône, Grenoble, Poitiers, Rennes, ou en Belgique, Louvain-la-Neuve — ils apprécient ce lieu où, autour d'une grande table de conférence et de rafraichissement, ils échangent avec leurs confrères, discutent leurs pratiques avec des scientifiques et se sentent soutenus dans une profession encore hésitante.

Des expériences originales en France ou à l'étranger sont présentées. Dès 1975 par exemple, Peter Sonderegger entraîne quelques-uns d'entre nous au Polytechnicum de Zurich (5), pour la visite d'une exposition inattendue en ces lieux, « Alternatives à la civilisation méga-technologique ». Le parcours en labyrinthe, retenu pour exprimer la diversité des choix technologiques possibles et leurs conséquences, pourrait aujourd'hui encore servir de média pour une réflexion sur des choix de société.

Des colloques

La réflexion se poursuit dans des colloques à Louvain-la-Neuve, Gif-sur-Yvette, Fontainebleau. Les comptes-rendus de ces réunions gardent la trace des travaux de cette première décennie dans les Bulletins.

Des outils d'information

A cette époque, bien avant Internet, il est difficile de se procurer des documents, films ou vidéos dans le cadre d'animations. Leurs sources sont dispersées et la documentation sur le sujet est parcellaire. Pour combler ce manque, nous faisons appel à une documentaliste avertie, Colette Loustalet, qui élabore un catalogue des sources d'information audiovisuelle à caractère scientifique et technique.

Dans une tout autre direction, quelques autres membres du Glacs mènent, avec Luce Giard, sociologue au CNRS, une collaboration avec le « Groupe d'étude pour une réforme de la médecine à Bruxelles. » Un bulletin du Glacs, « Médecine, santé et usagers », présente leurs travaux.

De nouvelles fêtes de la Science

Aix-Pop s'est révélé une expérience de communication novatrice et stimulante. Il me semble évident qu'elle devrait être répétée. Mais il me faudra déployer une grande opiniâtreté pour vaincre la résistance de chercheurs habituellement peu soucieux de rencontres publiques. Il y aura cependant de nouvelles fêtes de la science lors de conférences scientifiques à Dijon, à Caen, à Ajaccio.

L'idée sera ensuite reprise par des organismes scientifiques qui les institutionnaliseront sous le nom, un peu décalé, d'« habillage de congrès »...
La Fête de la science qui se tient aujourd'hui très officiellement tous les ans au mois de novembre, à l'initiative du Ministère de la recherche, est l'enfant lointain d'Aix-Pop et de ses saltimbanques.

Un « public » muet

Le « public », au Glacs, détient en principe un droit de parole sans restriction. Mais il a bien du mal à s'exprimer face aux scientifiques, et parfois face aux animateurs, qui en toute bonne conscience l'invitent surtout à se taire. Ce sera par exemple le cas au colloque de Louvain-la-Neuve, lorsqu'une non-spécialiste, amoureuse d'astronomie, essaiera de présenter ses poétiques programmes pour enfants.

A la réunion de Gif-sur-Yvette l'année suivante (1978), scientifiques et animateurs jugent carrément préférable de se passer de public : « Il ne comprendrait rien à ce que nous faisons. »

Mon statut particulier me fait cependant admettre à la réunion. Je propose d'aborder les points de vue du fameux public : « Passe vite, me dit un physicien, ce que nous aimerions, c'est ton regard naïf sur les animations auxquelles nous autres physiciens avons participé depuis plusieurs années. Si tu pouvais esquisser une typologie de ces scientifiques ? » Je m'exécute.

Une religion : la science ?

C'est à cette réunion restreinte de Gif — une vingtaine de personnes - que j'ai le sentiment, pour la première fois me semble-t-il, que science et religion ont un mode de fonctionnement assez identiques. Même discours clos réservé aux initiés, même hiérarchie omniprésente, même respect de la part du peuple... Et Luce Giard, dans son rapport expert sur « la science dans l'institution culturelle » se laisse même aller, ce jour-là, à des propos en latin.

Ce parallèle va m'être bien utile pour la suite. Soumise, jeune, à une formation religieuse rigoureuse, je peine depuis longtemps à acquérir une liberté d'esprit propice à un développement personnel adulte. Je vais peu à peu oser poser à la science, aux scientifiques, les questions que je ne sais ni où, ni comment poser à une Eglise qui se dit détentrice de la Vérité et qui, bétonnée dans des dogmes définitifs, ne supporte pas de contestation. La quête de la vérité m'intéresse. Que la présence des physiciens, en particulier ceux de la physique des particules, soit prédominante au Glacs n'est pas pour me déplaire. Je pressens que leur champ de recherche sur les ultimes constituants de la matière offrira, un jour ou l'autre, un terrain où pourront se formuler mes préoccupations.

Le public prend la parole

Dépassant sa timidité face aux scientifiques, le « public » ose désormais affirmer qu'il ne comprend rien aux propos de ses partenaires et, peu à peu, formule ses propres exigences.

Nous nous intéressons alors aux problèmes de langage, évoqués dès le colloque de Grenoble. La science et ses concepts abstraits peuvent-ils se vulgariser ? Comment ? à quel niveau ? Comment franchir les barrières de langage, de mentalité qui séparent les scientifiques des non-spécialistes ? Dans une première étape, nous commençons une analyse critique d'articles, de conférences, de films, pour tenter de découvrir pourquoi les non-scientifiques n'y comprennent rien.

Le public va au musée

Et si nous allions dans les lieux où s'expose la science : les musées scientifiques ? En 1978, nous proposons au BNIST (6) une étude systématique de ces lieux, en France et à l'étranger.

Le regard sera croisé : de petites équipes — un scientifique, un non-scientifique, un photographe — visitent des musées d'adultes et d'enfants en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, au Canada, aux Etats-Unis. Elles rapportent une importante iconographie (plus de 5000 diapositives), qui sera systématiquement répertoriée, et remise à la future Cité des sciences de La Villette et au Palais de la Découverte à Paris.

Ces visites de musées soulignent la difficulté de communication entre le monde lointain et souvent abstrait de la science et le grand public. Dans nos équipes, plus d'un s'est bien souvent ennuyé dans ces temples du savoir triomphant.

Un nouveau langage, audio-visuel

Comment s'exprimer face aux formules, aux abstractions de la science ? En 1980, au colloque de Fontainebleau, nous proposons aux participants d'utiliser s'ils le désirent le média audiovisuel (diapos et bande son), très en vogue alors dans les entreprises et centres de formation. La plupart des scientifiques familiers du Glacs se récusent, mais d'autres tentent l'expérience.

Les « nuls », tantôt seuls, tantôt en collaboration avec quelques scientifiques, s'expriment. Les uns racontent leurs combats, tel celui des syndicalistes de Toulouse contre le bruit de leur usine, d'autres disent en s'aidant d'audio-visuel, leur rejet d'une science à leurs yeux mortifère, comme dans le percutant « L'empire des sciences », ou proposent d'autres regards, dans « Il fait si beau dehors », « Vous avez dit lumière ? ».

Pour ma part, je me suis lancée avec une petite équipe dans un projet de musée imaginaire. Il nous reposera des ennuyeux musées des sciences visités de par le monde. A partir du symbole, encore mythique à l'époque, d'un aéroport, lieu de tous les départs, et sur le thème de l'eau, nous imaginons un espace de découverte, de savoir et de rêve, qui « contiendrait la science et conviendrait aux vivants ».

Le document audio-visuel projeté à Fontainebleau, dont le scénario a été un peu trahi par une réalisation trop clinquante, suscite une vigoureuse discussion. Le public du colloque est assez satisfait du document qui s'étale sur trois écrans. Les scientifiques se montrent, eux, plus critiques. Un sociologue ancien religieux est affolé par le titre « Science mon amour ».

A propos de La Villette

Le président de la République Valéry Giscard d'Estaing avait décidé de remplacer les anciens abattoirs de La Villette par un gigantesque temple consacré à la science et à l'industrie. A l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, sa décision est confirmée par François Mitterrand. Le projet est confié à une équipe qui, en février 1982, présente ses travaux et invite à la discussion.

S'appuyant sur la longue réflexion muséographique du Glacs, Michel Crozon constitue un groupe de travail élargi, aux compétences diverses. Il travaille vite, et présente quatre mois plus tard ses propositions dans une réunion publique tenue au Collège de France.
Le groupe y exprime son souci de présenter les contenus de la science, la façon dont elle s'élabore, mais aussi son utilisation dans la société : techniques de la vie quotidienne, risques technologiques, arts de la guerre.

Pour mettre en pratique sa vision de la communication, il produit un document, « A propos de La Villette », conçu pour être enrichi par les réflexions et les propositions de ses premiers lecteurs, Puis, ainsi complété, il est réédité. Toute l'équipe de La Villette tient à se procurer l'ouvrage. Elle l'emporte dans ses bureaux — et la collaboration s'arrête là...

Peu après, à la demande du Ministère de la Culture, un petit groupe emmené par Michel Crozon produit une étude assez fouillée sur « L'animation culturelle scientifique et technique en France de 1969 à 1980. »

La culture scientifique a pignon sur rue

A partir de 1981, la culture scientifique est officiellement reconnue. C'est l'époque où sous l'impulsion du Ministre de la culture Jack Lang, se créent dans les régions des centres de culture scientifique et technique.

Le Glacs a-t-il encore un rôle à jouer ? Jusque là, il a rempli les objectifs définis au colloque de Grenoble huit ans plus tôt : réflexion, diffusion d'information, inventaire des médias existants, action auprès des pouvoirs publics. Il devient libre de ses choix. Michel Crozon s'oriente vers de nouvelles activités, et Marcel Froissart (b) devient président du Glacs.

Nous continuons nos missions pour le Ministère de la Culture. Ainsi emmènerons-nous en octobre 1984 un groupe de trente personnes, constitué d'élus locaux, d'animateurs et comme toujours de public, visiter une remarquable exposition, « Phänomena », présentée dans un parc zurichois. Un peu plus tard, en juin 1985, nous visiterons l'exposition internationale de Tsukuba au Japon — fascinés par les progrès technologiques, les écrans, les robots, perplexes face à la futilité des contenus...

La Danse de l'Univers : une œuvre d'art ?

Pendant longtemps le Glacs s'est livré à un examen critique des produits existants, souvent incompréhensibles pour des publics non-initiés. La critique est aisée... « Si nous nous lancions dans une production ? » Nous choisissons d'élaborer une exposition, parce qu'elle exigera de nous peu de mots, donc soigneusement choisis, et un choix d'illustrations — lesquelles ?

Nous retenons un sujet ardu, la physique du plus petit que l'atome, l'infiniment petit. Ainsi naîtra l'exposition « La Danse de l'Univers ».

Comment aborder des réalités prodigieusement complexes et abstraites, où les mots du quotidien sont inadaptés et les images inexistantes ? Nous aurons finalement recours aux intuitions d'artistes dans leurs œuvres picturales. Marcel Froissart nous dira plus tard sa stupéfaction que nous, les barbares, osions proposer la reproduction d'une étude pointilliste de Seurat, « Les baigneuses », pour évoquer les infimes particules qui constituent toute matière vivante ou inanimée. Que vient faire une œuvre d'art dans un propos scientifique ? Début d'une démarche, alors unique et novatrice en 1986, qui demandera une longue et patiente négociation entre scientifiques et profanes.

L'exposition est acceptée d'emblée par le Palais de la Découverte, qui la présente durant plusieurs mois en 1987 à un très large public enthousiaste. Son nouveau langage, sa qualité esthétique lui assurent le succès auprès de grands corps scientifiques, le CEA (7), le CERN. Le Ministère des Affaires étrangères la retiendra pour l'Année de la France en Inde, au Brésil. Elle sera diffusée, avec son livre d'accompagnement, dans plus de quarante pays à travers le monde, souvent accompagnée de débats et d'animations pour les jeunes.

A cette époque, une exposition scientifique ne traite que de science. Et voici qu'en plus de la présence d'œuvres d'art, et malgré les réticences de leurs partenaires scientifiques, les non-scientifiques choisissent de déborder le strict cadre d'une discipline spécifique pour oser aborder des thèmes connexes, la naissance de l'Univers, la question des origines, l'homme.

On pouvait penser que les débats autour de cette exposition porteraient sur la pertinence d'une démarche qui, pour la première fois, juxtaposait science et art. Il n'en est rien. A notre étonnement, les réactions des visiteurs, leurs questions à Paris et ailleurs prennent plutôt un tour philosophique, voire métaphysique. Que dit la science, que disent d'autres discours sur le monde, les mythes, les religions ? Sont-ils conciliables, s'opposent-ils ? Où est la vérité ? Ces préoccupations rejoignent les miennes.

 

Deuxième période : aux côtés de la science, d'autres regards sur le monde.

Le Salon de Madame du Deffand High-Tech

En 1989 le Glacs devient salon philosophique, dans l'esprit convivial et tolérant des salons du XVIIIe siècle. Il est né d'une idée, détournée, d'un haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères. Pour une manifestation française au Brésil, celui-ci avait imaginé d'y envoyer le mobilier du salon blanc et or de la Marquise du Deffand, qui tint un salon littéraire au XVIIIe siècle. « Faites-moi un projet », nous demande-t-il. En quelques jours, nous lui préparons un dossier. Le salon blanc et or de Madame du Deffand restera en France, mais nous conserverons le projet.

Notre « Salon de Madame du Deffand High-Tech » va réunir pendant deux ans une trentaine de personnes d'horizons divers, scientifiques, philosophes, spécialistes des mythes ou des religions et citoyens ordinaires. Certains de ses membres étaient déjà présents au Colloque de Grenoble, tel Jacques Audinet, sociologue des religions, d'autres ont rejoint le Glacs plus tard, tels Jean-Pierre Cousin, photographe libertaire, Françoise Tully, astronome à Nice, Henri-François Dauphin, non-spécialiste aux mille curiosités, Victoria Toulet-Blanquet, qui se dit paysanne et païenne, et dont les propos ne sont jamais anodins.

Une quête de repères

L'objectif du Salon est ambitieux. Dépassant les seules visées de l'acculturation scientifique, nous proposons une quête de repères et de sens pour notre temps — ce temps où les avancées fulgurantes des sciences et des techniques bouleversent nos visions du monde, nos références culturelles, nos valeurs, et jusqu'à notre façon de vivre et de mourir.

La science moderne est née en Occident. Mais, pour ne pas s'en tenir à la seule vision occidentale, un groupe de travail est constitué à Dakar autour du philosophe Souleymane Bachir Diagne ; une collaboration s'établit aussi à Bogota.

Le Salon définit plusieurs thèmes de réflexion, choisis à l'initiative de ses membres : « Représentations de l'Univers », «  Biologie, vie et mort », « Mécanique quantique et réalité ». Des réunions bisannuelles tenues à Trouville, ainsi que des publications, gardent trace de ses travaux, riches et foisonnants.

Victor entre Ciel et Terre

Dès la naissance du Salon, il est prévu qu'il débouchera à terme sur une réalisation concrète destinée à un large public d'adultes et de jeunes. Le projet sera « Victor entre Ciel et Terre ».

A l'intention de Victor — vous ou moi, citoyens ordinaires, curieux, inquiets ou interrogateurs — nous imaginons un parcours à travers le temps et l'espace, en choisissant quelques grands moments de l'histoire humaine : Victor au commencement ; Victor méditerranéen ; Victor et la naissance de la science moderne ; Victor et la science triomphante ; Victor aujourd'hui — vaste panorama où Victor peut placer ses questionnements.

Au sein du Salon, cette longue errance dans nos héritages, culturels, spirituels, techniques, nous a faits moins étrangers à nous-mêmes, nous a ouverts à d'autres visions du monde. Nous portons aujourd'hui un regard plus serein sur notre place entre Ciel et Terre. Nous nous sentons aussi moins décalés devant les enjeux du temps présent. C'est cette démarche que nous aimerions partager avec d'autres Victors.

Victor pose trop de questions

Mais cet ambitieux projet n'a pu, à l'époque, rassembler le financement nécessaire. La juxtaposition, si prudente soit-elle, de thèmes d'ordinaire cloisonnés, entre autres des questions interrogeant simultanément science et religion, ont suscité une réserve certaine de la part des habituels financeurs du Glacs. Nos interrogations sur le monde actuel, malgré le soin apporté à ne pas faire de confusion des genres, furent considérées comme bien trop délicates pour faire l'objet de participations financières publiques. Les organismes qui jusqu'alors n'hésitaient pas à se lancer dans le financement d'opérations dont ils percevaient la composante « relations publiques » en leur faveur se sont alors prudemment retirés du jeu.

Big Bang, Genèse et autres récits

Une partie du matériau engrangé a toutefois inspiré une exposition sur panneaux, « Au Commencement... Big Bang, Genèse et autres récits  », produite par le Glacs en 1996. Elle a été présentée au Palais de la Découverte, sous réserve toutefois qu'elle ne soit pas accompagnée de débats — prudence oblige.

C'est à la Sorbonne que nous l'avons prolongée par un colloque : «  Récits de commencements, questions d'aujourd'hui ». Enrichie d'un livre d'accompagnement et d'un manuel pédagogique, l'exposition a été présentée dans de nombreux lieux culturels, laïcs ou confessionnels, et établissements scolaires. Elle circulera encore en 2006.

Pour qui sonne le Glacs...

« Malgré les prouesses techniques et les outils scientifiques dont nos sociétés opulentes disposent pour explorer et maîtriser la nature, celles-ci connaissent aussi ébranlements et perplexités. Il s'impose à nous de penser le monde et la place que nous y tenons ». C'est en ces mots toujours actuels que nous proposions le projet « Victor entre Ciel et Terre ».

S'agit-il encore de culture scientifique, ou de culture tout simplement ? Au fil des années, le Groupe de liaison s'est orienté vers une démarche plus globale, qui croise les approches mais garde toujours le souci d'intégrer dans ses questions les apports de la science et de ses techniques.

Le Glacs est parvenu à l'âge de la retraite. Victor sommeille entre ciel et terre. Persuadés de la pertinence des interrogations de notre héros, aujourd'hui comme hier, nous nous plaisons à rêver qu'un utopiste, généreux et réaliste, le tirera un jour prochain de ses cartons pour lui donner vie.

Paris, rue de la Glacière, mars 2007.


Notes :

(*) M-S. DETOEUF : Co-fondatrice du Glacs en 1973-1976 et présidente de l'association de 2002 jusqu'en avril 2007,  MS. Detoeuf a quitté cette terre le dimanche de Pâques. Malgré ses derniers soucis de santé, elle avait eu tout de même le temps de finaliser cette histoire et d'approuver l'architecture et l'aspect de ce site. Qu'il lui soit rendu ici un chaleureux hommage.
retour au texte

(1) CERN : La France s´est associée avec un grand nombre de pays européens pour construire de grandes installations onéreuses. Ceci a formé l´Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire (CERN) implantée à proximité de Genève.
retour au texte

(2)Collège de France : Mission de recherche et d'enseignement. En liaison avec les autres instituts sur le plan de la recherche fondamentale,  il enseigne aussi "le savoir en train de se faire".
retour au texte

(3) CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique. Sa vocation est la recherche dans toutes ses branches. En ce qui concerne la physique nucléaire et des particules, il dispose d´un institut spécialisé : IN2P3.
retour au texte

(4) IN2P3 : Institut National de Physique Nucléaire et de Physique des Particules (IN2P3, pour INPNPP). Il est associé à une vingtaine de gros laboratoires dans les universités ou autres centres de recherches de France, parmi lesquels, Le Laboratoire de Physique Corpusculaire du Collège de France, à Paris.
retour au texte

(5) Polytechnicum de Zurich : Ecole Polytechnique suisse fondée en 1855 et qui depuis sa création a vu passer de nombreux prix Nobel. C'était la seule et la première école de ce type au XIXème siècle en Suisse. Elle a de fêté en 2005 son "150ème anniversaire".
retour au texte

(6) BNIST : Bureau national de l'information scientifique et technique, chargé de définir et promouvoir une politique nationale en matière d'information.
retour au texte

(7) CEA : Commissariat à l'énergie atomique. Établissement public à caractère industriel et commercial, dont la vocation est de soutenir toute la recherche concernant l'énergie nucléaire, industrielle et militaire, et qui entretient à ce titre des équipes de recherche puissantes dans des domaines connexes, comme la physique des particules.
retour au texte

(a) Michel CROZON, né le 11 décembre 1932 et mort le 11 janvier 2008, était un physicien français, directeur de recherche émérite au CNRS. Président du Glacs de 1976 à 1985.
retour au texte

(b) Marcel FROISSART, né le 20 décembre 1934 et mort le 21 octobre 2015, était un physicien français, professeur au Collège de France. Président du Glacs de 1986 à 2002.
retour au texte