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Le Groupe de Liaison pour l'Action Culturelle
Scientifique, ou GLACS, est né dans la mouvance de la première Fête de
la science imaginée à Aix-en-Provence en 1973.
Durant plus de trois décennies,
il a rassemblé de façon informelle des scientifiques, des animateurs et des
non-spécialistes qui ont tentés de jeter des passerelles entre la science
et la culture de notre temps. Association sans but lucratif, le Glacs est libre de toute ingérence politique, philosophique ou confessionnelle. |
par Marie-Simone Detœuf
(*)
,
co-fondatrice et ancienne présidente du Glacs
Des physiciens soucieux de communiquer
Histoire du GLACS
et Henri-François Dauphin, membre du Glacs, créateur du site.
Septembre 1973 . Sur les murs d'Aix-en-Provence, de
grandes affiches jaunes lancent une invitation aux habitants de la
ville : « Des physiciens, Des particules... Même et surtout si vous
n'avez jamais rien compris à la physique, venez discuter avec les
scientifiques... »
Démarche insolite, une première en France. Car les six cents
chercheurs internationaux réunis dans la ville pour une semaine sont
là pour tout autre chose, faire le point de leurs travaux sur la
physique des particules.
Ce désir de rencontre avec le public revient à l'un d'eux, Peter
Sonderegger, un physicien suisse aux légendaires silences, qui
travaille au CERN (1) à Genève. Dans la mouvance de
lŽaprès-mai 1968, Peter a une question en tête : « A quoi sert pour
la société notre domaine de recherche ? ». Il est rejoint par un
Français, Michel Crozon, et quelques autres chercheurs qui se
sentent, comme lui, enfermés dans une tour dŽivoire.
Leur préoccupation rencontre un écho auprès des organisateurs de la
Conférence, qui acceptent d'inclure dans le programme de la semaine
des moments dŽéchanges avec les Aixois. Mais aucun des physiciens ne
sait communiquer avec le public autrement que du haut d'une chaire
de professeur. Un animateur de talent, Charles Nugue, va, avec son
équipe du Relais Culturel d'Aix, les aider à mettre sur pied la
manifestation. Il s'inspire de la « Musique dans la rue » créée par
ses soins l'année précédente : « Que les physiciens deviennent des
saltimbanques ! » leur lance-t-il. Ce sera "Physique
dans la rue" ou "Aix-Pop".
Aix-Pop, la première Fête de la science
Pendant une semaine, chaque soir les physiciens et les Aixois se
rencontrent en petits groupes informels, dans la rue ou dans les
vastes cours d'anciennes demeures. Des panneaux explicatifs sur l'accélération
des particules, ou la matière et l'antimatière, la présentation
d'expériences, d'une chambre à brouillard ou d'une chambre à bulles
incitent au dialogue. Les propos sont parfois abscons, mais
l'atmosphère est conviviale dans la douceur du mois de septembre
provençal. Elle se termine
par une partie de pétanque au Tholonet où les joueurs locaux battent
les savants à plate couture.
Pour moi, qui avais assuré l'organisation et le secrétariat de la
Conférence, Aix-Pop est un bonheur. Enfin, les physiciens sortent de
leur cocon. Leur fête est comme une fenêtre ouverte sur le grand
soleil de l'extérieur : il ne faudrait pas qu'elle se referme.
En bon professionnel de la communication, Charles Nugue a largement
médiatisé l'événement, et de nombreux visiteurs sont venus
d'ailleurs.
Physiciens et Aixois se sont découverts ; ces derniers ont
l'agréable sentiment que les scientifiques semblent des êtres chaleureux
et soucieux de communiquer ; les premiers, qui voulaient « montrer
leur physique », sont heureux de cette bouffée de grand air et de ces
contacts inattendus hors de leurs laboratoires. Ils constatent que
la science peut être lŽobjet de partage avec le public. La
bibliothèque d'Aix voit une montée en flèche d'emprunts de livres
scientifiques.
Au lendemain de la fête
La fête terminée, ses organisateurs dressent un bilan avec l'aide de
quelques visiteurs particulièrement intéressés : les animateurs
scientifiques
de Grenoble. C'est alors la seule ville dans l'Hexagone où
existe une tentative de programmation scientifique à la Maison de la
Culture, dirigée par Catherine Tasca, qui deviendra Ministre
de la Culture.
Le lien est créé. Un peu plus tard, les nouveaux partenaires
décident de poursuivre la réflexion avec ceux qui
s'intéressent à ce domaine en émergence qu'est la culture
scientifique. Ce sera, à Grenoble en juin 1974, le Colloque sur la
place des sciences dans l'action culturelle. Une centaine de
participants sont venus de France, de Belgique ou
d'Italie : scientifiques, animateurs, journalistes, vulgarisateurs,
enseignants et quelques citoyens ordinaires - j'en suis. Par diverses
facettes nous nous lançons à l'assaut de la question qui nous
rassemble : la science, les savoirs scientifiques font-ils,
devraient-ils faire partie de la culture pourquoi ? comment ?
font-ils de nous des citoyens plus avertis ? Rappelons qu'à cette
époque, pour la plupart des gens, la science ne fait pas partie de
ce qu'on appelle la culture.
JŽécoute, je mŽinstruis. Comme beaucoup, je nŽavais jamais envisagé
que la science puisse être objet de culture ; les panneaux « Science
Société » apparus à Aix-Pop mŽavaient étonnée. La science et ses
enjeux politiques et sociaux ? Pour moi la science nŽétait que
lŽobjet dŽun savoir pur et désintéressé.
Un groupe de liaison, le GLACS
A lŽissue du colloque et pour continuer la réflexion entreprise,
plusieurs d'entre nous décidons de créer un « Groupe de Liaison pour
lŽAction Culturelle Scientifique ». Il est prévu une double antenne,
à Grenoble et à Paris. CŽest ainsi quŽest né le
Glacs.
En fait, cŽest à Paris qu'il va rapidement sŽinstaller. Il y
bénéficie de la présence dŽun trio motivé, Michel Crozon, l'un des
créateurs d'Aix-Pop qui a reçu avec Peter Sonderegger, pour cette
manifestation, le premier prix scientifique de la Fondation de
France, Marcel Froissart,
professeur au Collège de France (2), et moi-même.
Ces deux physiciens assurent à l'association une caution
scientifique forte, et moi une grande grande énergie pour cette
aventure nouvelle. Arrivée à la
science par hasard et inculte dans ce domaine, je ne comprends rien
à la physique de mes co-équipiers, mais je pressens que c'est un
lieu de recherche fondamental. Nous allons tous les trois consacrer
beaucoup de temps au Glacs.
Eux, ont la liberté de chercheurs qui travaillent sans horaires.
Quant à moi, chargée des relations extérieures dans un
institut national du CNRS (3), je convaincs cet organisme, l'IN2P3 (4), de
l'intérêt de notre démarche. Une grande latitude me sera laissée
pour animer le Glacs.
Je pourrai ainsi faire bénéficier de lieux de réunion et de
moyens logistiques précieux pour une association qui démarre sur la
seule conviction que « la science fait partie de la culture ».
Notre association acquerra une réputation de sérieux
qui lui permettra d'obtenir, au coup par coup, les financements
nécessaires à ses divers programmes - à une exception toutefois, son
dernier projet.
L'histoire du Glacs se déroule sur deux grandes périodes : la science
peut-elle s'ouvrir au public ? ; et au-delà de la science,
le public en quête de repères.
Première période : La science peut-elle s'ouvrir au public ?
Que fait-on au Glacs ?
La bonhomie dŽAix-Pop a laissé des traces chez les physiciens. Le
Glacs démarre à la façon dŽun club ouvert et accueillant.
Michel Crozon est le premier président.
Tout au long de son parcours, Le Glacs gardera une grande souplesse
de structure, une ouverture aux initiatives. Soucieux de tolérance,
il se fixera comme règle d'accepter toutes les opinions, mais
veillera toujours à sa neutralité politique et confessionnelle.
Les réunions du quatrième lundi
Chaque quatrième lundi du mois, le Glacs tient réunion à Paris,
parfois en régions, pour qui est intéressé par ce qu'on appellera «
la mise en culture de la science ». Y vient qui veut, sans
obligation de régularité. S'y croisent des scientifiques, en
majorité des physiciens, des animateurs ou des vulgarisateurs, et
une poignée de citoyens ordinaires, quŽon ne sait dŽailleurs pas
très bien nommer : les non-scientifiques, les non -spécialistes, les
profanes de la science, le « public » ? On dirait aujourd'hui « les
nuls de la science ».
Ce tripartisme deviendra une des richesses du Glacs. Au total, près
de 400 personnes, de toutes régions de France et dŽailleurs,
dŽorigine et de formation très diverses, participent à ses réunions.
Les animateurs scientifiques sont assidus aux quatrièmes lundis.
Souvent isolés, dans des centres régionaux déjà existants ou en
préfiguration - à Besançon, Chalon sur Saône, Grenoble, Poitiers,
Rennes, ou en Belgique, Louvain-la-Neuve - ils apprécient ce lieu
où, autour d'une grande table de conférence et de
rafraichissement, ils échangent avec leurs confrères , discutent leurs
pratiques avec des scientifiques et se sentent soutenus dans une
profession encore hésitante.
Des expériences originales en France ou à lŽétranger sont
présentées. Dès 1975 par exemple, Peter Sonderegger entraîne
quelques-uns d'entre nous au Polytechnicum de Zurich (5), pour la visite
d'une exposition inattendue en ces lieux, « Alternatives à la
civilisation méga- technologique ». Le parcours en labyrinthe,
retenu pour exprimer la diversité des choix technologiques possibles
et leurs conséquences, pourrait aujourdŽhui encore servir de média
pour une réflexion sur des choix de société.
Des colloques
La réflexion se poursuit dans des colloques à Louvain-la-Neuve,
Gif-sur-Yvette, Fontainebleau. Les comptes-rendus de ces réunions
gardent la trace des travaux de cette première décennie
dans les Bulletins.
Des outils d'information
A cette époque, bien avant Internet, il est difficile de se procurer
des documents, films ou vidéos dans le cadre d'animations. Leurs
sources sont dispersées et la documentation sur le sujet est
parcellaire. Pour combler ce manque, nous faisons appel à une
documentaliste avertie, Colette Loustalet, qui élabore un catalogue
des sources dŽinformation audiovisuelle à caractère scientifique et
technique.
Dans une tout autre direction, quelques autres membres du Glacs
mènent, avec Luce Giard, sociologue au CNRS, une collaboration avec
le « Groupe d'étude pour une réforme de la médecine à Bruxelles. »
Un bulletin du Glacs, « Médecine, santé et usagers », présente
leurs travaux.
De nouvelles fêtes de la Science
Aix-Pop s'est révélé une expérience de communication novatrice et
stimulante. Il me semble évident qu'elle devrait être répétée. Mais
il me faudra déployer une grande opiniâtreté pour vaincre la
résistance de chercheurs habituellement peu soucieux de rencontres
publiques. Il y aura cependant de nouvelles fêtes de la science lors
de conférences scientifiques à Dijon, à Caen, à Ajaccio.
L'idée sera ensuite reprise par des organismes scientifiques qui les
institutionnaliseront sous le nom, un peu décalé, dŽ« habillage de
congrès »...
La Fête de la science qui se tient aujourd'hui très
officiellement tous les ans au mois de novembre, à l'initiative du
Ministère de la recherche, est l'enfant lointain d'Aix-Pop et de ses
saltimbanques.
Un « public » muet
Le « public », au Glacs, détient en principe un droit de parole sans
restriction. Mais il a bien du mal à sŽexprimer face aux
scientifiques, et parfois face aux animateurs, qui en toute bonne
conscience l'invitent surtout à se taire. Ce sera par exemple le cas
au colloque de Louvain-la-Neuve, lorsquŽune non-spécialiste,
amoureuse dŽastronomie, essaiera de présenter ses poétiques
programmes pour enfants.
A la réunion de Gif-sur-Yvette lŽannée suivante (1978),
scientifiques et animateurs jugent carrément préférable de se passer
de public : « Il ne comprendrait rien à ce que nous faisons. »
Mon statut particulier me fait cependant admettre à la réunion. Je
propose dŽaborder les points de vue du fameux public : « Passe vite,
me dit un physicien, ce que nous aimerions, cŽest ton regard naïf
sur les animations auxquelles nous autres physiciens avons participé
depuis plusieurs années. Si tu pouvais esquisser une typologie de
ces scientifiques ? » Je mŽexécute.
Une religion : la science ?
CŽest à cette réunion restreinte de Gif - une vingtaine de personnes
- que jŽai le sentiment, pour la première fois me semble-t-il, que
science et religion ont un mode de fonctionnement assez identiques.
Même discours clos réservé aux initiés, même hiérarchie
omniprésente, même respect de la part du peuple... Et Luce Giard,
dans son rapport expert sur « la science dans lŽinstitution
culturelle » se laisse même aller, ce jour-là, à des propos en
latin.
Ce parallèle va mŽêtre bien utile pour la suite. Soumise, jeune, à
une formation religieuse rigoureuse, je peine depuis longtemps à
acquérir une liberté dŽesprit propice à un développement personnel
adulte. Je vais peu à peu oser poser à la science, aux
scientifiques, les questions que je ne sais ni où, ni comment poser
à une Eglise qui se dit détentrice de la Vérité et qui, bétonnée
dans des dogmes définitifs, ne supporte pas de contestation. La
quête de la vérité mŽintéresse. Que la présence des physiciens, en
particulier ceux de la physique des particules, soit prédominante au
Glacs nŽest pas pour me déplaire. Je pressens que leur champ de
recherche sur les ultimes constituants de la matière offrira, un
jour ou lŽautre, un terrain où pourront se formuler mes
préoccupations.
Le public prend la parole
Dépassant sa timidité face aux scientifiques, le « public » ose
désormais affirmer quŽil ne comprend rien aux propos de ses
partenaires et, peu à peu, formule ses propres exigences.
Nous nous intéressons alors aux problèmes de langage, évoqués dès le
colloque de Grenoble. La science et ses concepts abstraits
peuvent-ils se vulgariser ? Comment ? à quel niveau ? Comment
franchir les barrières de langage, de mentalité qui séparent les
scientifiques des non-spécialistes ? Dans une première étape, nous
commençons une analyse critique d'articles, de conférences, de
films, pour tenter de découvrir pourquoi les non-scientifiques n'y
comprennent rien.
Le public va au musée
Et si nous allions dans les lieux où s'expose la science : les
musées scientifiques ? En 1978, nous proposons au BNIST (6) une
étude systématique de ces lieux, en France et à lŽétranger.
Le regard sera croisé : de petites équipes - un scientifique, un
non-scientifique, un photographe - visitent des musées dŽadultes et
dŽenfants en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, au
Canada, aux Etats-Unis. Elles rapportent une importante iconographie
(plus de 5000 diapositives), qui sera systématiquement répertoriée,
et remise à la future Cité des sciences de La Villette et au Palais
de la Découverte à Paris.
Ces visites de musées soulignent la difficulté de communication
entre le monde lointain et souvent abstrait de la science et le
grand public. Dans nos équipes, plus d'un s'est bien
souvent ennuyé dans ces temples du savoir triomphant.
Un nouveau langage, audio-visuel
Comment s'exprimer face aux formules, aux abstractions de la science
? En 1980, au colloque de Fontainebleau, nous proposons aux
participants d'utiliser s'ils le désirent le média audiovisuel
(diapos et bande son), très en vogue alors dans les entreprises et
centres de formation. La plupart des scientifiques familiers du
Glacs
se récusent, mais dŽautres tentent lŽexpérience.
Les « nuls », tantôt seuls, tantôt en collaboration avec quelques
scientifiques, s'expriment. Les uns racontent leurs combats, tel
celui des syndicalistes de Toulouse contre le bruit de leur usine,
d'autres disent en s'aidant d'audio-visuel, leur rejet dŽune science à leurs yeux mortifère, comme dans
le percutant « LŽempire des sciences », ou proposent d'autres regards,
dans « Il fait si beau dehors », « Vous avez dit lumière ? ».
Pour ma part, je me suis lancée avec une petite équipe dans un
projet de musée imaginaire. Il nous reposera des ennuyeux musées des
sciences visités de par le monde. A partir du symbole, encore
mythique à l'époque, dŽun aéroport, lieu de tous les départs, et sur
le thème de lŽeau, nous imaginons un espace de découverte, de savoir
et de rêve, qui « contiendrait la science et conviendrait aux
vivants ».
Le document audio-visuel projeté à Fontainebleau, dont le scénario a
été un peu trahi par une réalisation trop clinquante, suscite une
vigoureuse discussion. Le public du colloque est assez satisfait du
document qui s'étale sur trois écrans. Les scientifiques se
montrent, eux, plus critiques. Un sociologue ancien religieux est
affolé par le titre « Science mon amour ».
A propos de La Villette
Le président de la République Valéry Giscard dŽEstaing avait décidé
de remplacer les anciens abattoirs de La Villette par un gigantesque
temple consacré à la science et à lŽindustrie. A lŽarrivée de la
gauche au pouvoir en 1981, sa décision est confirmée par François
Mitterrand. Le projet est confié à une équipe qui, en février 1982,
présente ses travaux et invite à la discussion.
SŽappuyant sur la longue réflexion muséographique du
Glacs, Michel
Crozon constitue un groupe de travail élargi, aux compétences
diverses. Il travaille vite, et présente quatre mois plus tard ses
propositions dans une réunion publique tenue au Collège de France.
Le groupe y exprime son souci de présenter les contenus de la
science, la façon dont elle sŽélabore, mais aussi son utilisation
dans la société : techniques de la vie quotidienne, risques
technologiques, arts de la guerre.
Pour mettre en pratique sa vision de la communication, il produit un
document, « A propos de La Villette », conçu pour être enrichi par
les réflexions et les propositions de ses premiers lecteurs, Puis,
ainsi complété, il est réédité. Toute lŽéquipe de La Villette tient
à se procurer l'ouvrage. Elle lŽemporte dans ses bureaux - et la
collaboration sŽarrête là...
Peu après, à la demande du Ministère de la Culture, un petit groupe
emmené par Michel Crozon produit une étude assez fouillée sur
« L'animation culturelle scientifique et technique en France de 1969
à 1980. »
La culture scientifique a pignon sur rue
A partir de 1981, la culture scientifique est officiellement
reconnue. CŽest lŽépoque où sous l'impulsion du Ministre de la
culture Jack Lang, se
créent dans les régions des centres de culture scientifique et
technique.
Le Glacs a-t-il encore un rôle à jouer ? Jusque là, il a rempli les
objectifs définis au colloque de Grenoble huit ans plus tôt :
réflexion, diffusion d'information, inventaire des médias existants,
action auprès des pouvoirs publics. Il devient libre de ses choix.
Michel Crozon s'oriente vers de nouvelles activités, et Marcel
Froissart devient président du Glacs.
Nous continuons nos missions pour le Ministère de la Culture. Ainsi
emmènerons-nous en octobre 1984 un groupe de trente personnes,
constitué d'élus locaux, d'animateurs et comme toujours de public,
visiter une remarquable exposition, « Phänomena », présentée dans un
parc zurichois. Un peu plus tard, en juin 1985, nous visiterons
l'exposition internationale de Tsukuba au Japon - fascinés par les progrès
technologiques, les écrans, les robots, perplexes face à la futilité
des contenus...
La Danse de l'Univers : une œuvre d'art ?
Pendant longtemps le Glacs s'est livré à un examen critique des
produits existants, souvent incompréhensibles pour des publics
non-initiés. La critique est aisée... « Si nous nous lancions dans
une production ? » Nous choisissons dŽélaborer une exposition, parce
qu'elle exigera de nous peu de mots, donc soigneusement choisis, et
un choix d'illustrations - lesquelles ?
Nous retenons un sujet ardu, la physique du plus petit que lŽatome,
lŽinfiniment petit. Ainsi naîtra lŽexposition « La Danse de
lŽUnivers ».
Comment aborder des réalités prodigieusement complexes et
abstraites, où les mots du quotidien sont inadaptés et lesimages
inexistantes ? Nous aurons finalement recours aux intuitions
dŽartistes dans leurs œuvres picturales. Marcel Froissart nous dira
plus tard sa stupéfaction que nous, les barbares, osions proposer la
reproduction dŽune étude pointilliste de Seurat, « Les baigneuses »,
pour évoquer les infimes particules qui constituent toute matière
vivante ou inanimée. Que vient faire une œuvre dŽart dans un propos
scientifique ? Début dŽune démarche, alors unique et novatrice en
1986, qui demandera une longue et patiente négociation entre
scientifiques et profanes.
LŽexposition est acceptée dŽemblée par le Palais de la Découverte,
qui la présente durant plusieurs mois en 1987 à un très large public
enthousiaste. Son nouveau langage, sa qualité esthétique lui
assurent le succès auprès de grands corps scientifiques, le CEA (7), le
CERN. Le Ministère des Affaires étrangères la retiendra pour l'Année
de la France en Inde, au Brésil. Elle sera diffusée, avec son livre
dŽaccompagnement, dans plus de quarante pays à travers le monde,
souvent accompagnée de débats et dŽanimations pour les jeunes.
A cette époque, une exposition scientifique ne traite que de
science. Et voici quŽen plus de la présence dŽœuvres dŽart, et
malgré les réticences de leurs partenaires scientifiques, les
non-scientifiques choisissent de déborder le strict cadre dŽune
discipline spécifique pour oser aborder des thèmes connexes, la
naissance de lŽUnivers, la question des origines, lŽhomme.
On pouvait penser que les débats autour de cette exposition
porteraient sur la pertinence dŽune démarche qui, pour la première
fois, juxtaposait science et art. Il nŽen est rien. A notre
étonnement, les réactions des visiteurs, leurs questions à Paris et
ailleurs prennent plutôt un tour philosophique, voire métaphysique.
Que dit la science, que disent dŽautres discours sur le monde, les
mythes, les religions ? Sont-ils conciliables, sŽopposent-ils ? Où
est la vérité ? Ces préoccupations rejoignent les miennes.
Deuxième période : aux côtés de la science, d'autres regards sur le monde.
Le Salon de Madame du Deffand High-Tech
En 1989 le Glacs devient salon philosophique, dans lŽesprit
convivial et tolérant des salons du XVIII° siècle. Il est né dŽune
idée, détournée, dŽun haut fonctionnaire du Ministère des Affaires
étrangères. Pour une manifestation française au Brésil, celui-ci
avait imaginé dŽy envoyer le mobilier du salon blanc et or de la
Marquise du Deffand, qui tint un salon littéraire au XVIIIe siècle.
« Faites-moi un projet », nous demande-t-il. En quelques jours, nous
lui préparons un dossier. Le salon blanc et or de Madame du Deffand
restera en France, mais nous conserverons le projet.
Notre « Salon de Madame du Deffand High-Tech » va réunir pendant
deux ans une trentaine de personnes dŽhorizons divers,
scientifiques, philosophes, spécialistes des mythes ou des religions
et citoyens ordinaires. Certains de ses membres étaient déjà
présents au Colloque de Grenoble, tel Jacques Audinet, sociologue
des religions, d'autres ont rejoint le Glacs plus tard, tels
Jean-Pierre Cousin, photographe libertaire, Françoise Tully,
astronome à Nice, Henri-François Dauphin, non-spécialiste aux mille
curiosités, Victoria Toulet-Blanquet, qui se dit paysanne et
païenne, et dont les propos ne sont jamais anodins.
Une quête de repères
L'objectif du Salon est ambitieux. Dépassant les seules visées de
lŽacculturation scientifique, nous proposons une quête de repères et
de sens pour notre temps - ce temps où les avancées fulgurantes des
sciences et des techniques bouleversent nos visions du monde, nos
références culturelles, nos valeurs, et jusquŽà notre façon de vivre
et de mourir.
La science moderne est née en Occident. Mais, pour ne pas sŽen tenir
à la seule vision occidentale, un groupe de travail est constitué à
Dakar autour du philosophe Souleymane Bachir Diagne ; une
collaboration sŽétablit aussi à Bogota.
Le Salon définit plusieurs thèmes de réflexion, choisis à
lŽinitiative de ses membres : « Représentations de lŽUnivers », «
Biologie, vie et mort », « Mécanique quantique et réalité ». Des
réunions bisannuelles tenues à Trouville, ainsi que des
publications, gardent trace de ses travaux, riches et foisonnants.
Victor entre Ciel et Terre
Dès la naissance du Salon, il est prévu quŽil débouchera à terme sur
une réalisation concrète destinée à un large public dŽadultes et de
jeunes. Le projet sera « Victor entre Ciel et Terre ».
A lŽintention de Victor - vous ou moi, citoyens ordinaires, curieux,
inquiets ou interrogateurs - nous imaginons un parcours à travers le
temps et lŽespace, en choisissant quelques grands moments de
lŽhistoire humaine : Victor au commencement ; Victor méditerranéen ;
Victor et la naissance de la science moderne ; Victor et la science
triomphante ; Victor aujourdŽhui - vaste panorama où Victor peut
placer ses questionnements
Au sein du Salon, cette longue errance dans nos héritages,
culturels, spirituels, techniques, nous a faits moins étrangers à
nous-mêmes, nous a ouverts à dŽautres visions du monde. Nous portons
aujourdŽhui un regard plus serein sur notre place entre Ciel et
Terre. Nous nous sentons aussi moins décalés devant les enjeux du
temps présent. CŽest cette démarche que nous aimerions partager avec
dŽautres Victors.
Victor pose trop de questions
Mais cet ambitieux projet nŽa pu, à lŽépoque, rassembler le
financement nécessaire. La juxtaposition, si prudente soit-elle, de
thèmes dŽordinaire cloisonnés, entre autres des questions
interrogeant simultanément science et religion, ont suscité une
réserve certaine de la part des habituels financeurs du Glacs. Nos
interrogations sur le monde actuel, malgré le soin apporté à ne pas
faire de confusion des genres, furent considérées comme bien trop
délicates pour faire lŽobjet de participations financières
publiques. Les organismes qui jusquŽalors nŽhésitaient pas à se
lancer dans le financement dŽopérations dont ils percevaient la
composante « relations publiques » en leur faveur se sont alors
prudemment retirés du jeu.
Big Bang, Genèse et autres récits
Une partie du matériau engrangé a toutefois inspiré une exposition
sur panneaux, « Au Commencement... Big Bang, Genèse et autres récits
», produite par le Glacs en 1996. Elle a été présentée au Palais de
la Découverte, sous réserve toutefois quŽelle ne soit pas
accompagnée de débats - prudence oblige.
CŽest à la Sorbonne que nous l'avons prolongée par un colloque : «
Récits de commencements, questions dŽaujourdŽhui ». Enrichie dŽun
livre dŽaccompagnement et dŽun manuel pédagogique, l'exposition a
été présentée dans de nombreux lieux culturels, laïcs ou
confessionnels, et établissements scolaires. Elle circulera encore en
2006.
Pour qui sonne le Glacs...
« Malgré les prouesses techniques et les outils scientifiques dont
nos sociétés opulentes disposent pour explorer et maîtriser la
nature, celles-ci connaissent aussi ébranlements et perplexités. Il
sŽimpose à nous de penser le monde et la place que nous y tenons ».
CŽest en ces mots toujours actuels que nous proposions le projet « Victor entre Ciel et Terre ».
SŽagit-il encore de culture scientifique, ou de culture tout
simplement ? Au fil des années, le Groupe de liaison sŽest orienté
vers une démarche plus globale, qui croise les approches mais garde
toujours le souci dŽintégrer dans ses questions les apports de la
science et de ses techniques.
Le Glacs est parvenu à lŽâge de la retraite. Victor sommeille entre
ciel et terre. Persuadés de la pertinence des interrogations de
notre héros, aujourdŽhui comme hier, nous nous plaisons à rêver
quŽun utopiste, généreux et réaliste, le tirera un jour
prochain de ses
cartons pour lui donner vie.
(*)
M-S. Detoeuf : Co-fondatrice du Glacs
en 1973 et présidente de l'association jusqu'en avril 2007, MS.
Detoeuf a quitté cette terre le dimanche de Pâques. Malgré ses
derniers soucis de santé, elle avait
eu tout de même le temps de finaliser cette histoire et d'approuver
l'architecture et l'aspect de ce site. Qu'il lui soit rendu ici
un chaleureux hommage.
(1)
<retour au texte>
Ceci a formé l´Organisation
Européenne pour la Recherche Nucléaire (CERN) implantée à proximité de
Genève
<retour au texte>
(2)
Collège de France : Mission de recherche et d'enseignement. En liaison avec les autres instituts sur le plan de la recherche fondamentale, il enseigne aussi "le savoir en train de se faire".(3)
CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique.(4)
IN2P3 : Institut National de Physique Nucléaire et de Physique des Particules (IN2P3, pour INPNPP). Il est associé à une vingtaine de gros laboratoires dans les universités ou autres centres de recherches de France, parmi lesquels, Le Laboratoire de Physique Corpusculaire du Collège de France, à Paris.(5)
Polytechnicum de Zurich : Ecole Polytechnique suisse fondée en 1855 et qui depuis sa création a vu passer de nombreux prix Nobel. C'était la seule et la première école de ce type au XIXème siècle en Suisse. Elle a de fêté en 2005 son "150ème anniversaire".(6)
BNIST : Bureau national de l'information scientifique et technique, chargé de définir et promouvoir une politique nationale en matière d'information.(7)
CEA : Commissariat à lŽénergie atomique. établissement public à caractère industriel et commercial, dont la vocation est de soutenir toute la recherche concernant lŽénergie nucléaire, industrielle et militaire, et qui entretient à ce titre des équipes de recherche puissantes dans des domaines connexes, comme la physique des particules.
Mise à jour : mars 2007 - Glacs ©
1974 - 2009 -
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